Avant, tout allait bien.
Pas forcément la vie parfaite, mais elle tenait debout. Avec ses repères, ses habitudes, ses continuels lendemains. Vous saviez qui vous étiez, où vous alliez.
Et puis il y a eu cette seconde. Une phrase, un appel, un regard. Quelque chose qui s’est dit, ou s’est produit, et en un instant tout a basculé. Votre cœur s’est mis à battre la chamade, l’émotion vous a submergée, ou au contraire tout s’est figé en vous, comme si vous étiez restée suspendue dans un entre-deux indéfinissable.
Ce n’est pas de la fragilité. Ce n’est pas de l’hypersensibilité.
Ce qui s’est produit en vous à cette seconde-là porte un nom. C’est un choc émotionnel.
Une fracture. De celle qui vous fait dire aujourd’hui qu’il y a eu un avant, et un après.
Depuis, vous ne vous reconnaissez plus. Vous réagissez trop fort, ou plus du tout. Vous faites des choses qui ne vous ressemblent pas. Et personne, autour de vous, ne semble mesurer ce qui s’est vraiment passé.
Pour commencer à s’en remettre, il faut d’abord comprendre ce qui s’est joué en vous, ce jour-là.
Et si ce n'était pas qu'un mauvais moment ?
Un mauvais moment, on le traverse. C’est douloureux, parfois violent, mais la vie reprend son cours et l’on redevient soi.
Un choc, c’est autre chose. C’est cet instant où, en une seconde, quelque chose bascule et ne se remet jamais tout à fait en place.
Vous aviez passé un excellent dimanche, et il vous a dit comme ça, à la fin du repas : « nous deux c’est fini, je te quitte. » Ces mots-là, vous les avez entendus sans les comprendre, debout au milieu de la cuisine. Vous vous souvenez encore de ce que vous aviez mangé ce soir-là.
Ou peut-être que vous étiez arrivée au travail comme tous les matins, votre café à la main, et votre responsable vous a dit « viens, il faut que je te parle ». « Ton poste est supprimé. Tu vas être licenciée. » Vous avez hoché la tête, vous avez peut-être même dit merci pour l’info, comme si de rien n’était. Vous vous êtes retrouvée assise à votre bureau sans savoir comment, anéantie. Le café fumait encore.
Ou peut-être que vous étiez allongée pour un examen de routine, de ceux qu’on fait sans y penser, et le médecin a murmuré, les yeux sur l’écran : « des calcifications… hum, ça ce n’est pas bon, il va falloir faire une biopsie. » Votre sang s’est glacé. Vous êtes restée là, immobile sur la table, à fixer le plafond, pendant qu’il continuait à parler d’un rendez-vous à prendre dans trois semaines. Trois semaines !
Et puis il y a ces autres moments. Cette dispute où il avait claqué la porte et dormi chez sa mère. Cet entretien d’embauche où vous n’aviez pas réussi à convaincre. Cette mammographie où l’opératrice vous avait fait si mal. Sur le moment, ça vous avait secouée. Aujourd’hui, vous y repensez sans plaisir, vous vous en seriez bien passée. Mais la vie a continué. Comme avant.
Le choc émotionnel, lui, reste collé au présent. Il vous laisse dévastée, sans repère, et ne vous quitte plus. Vous y pensez encore et encore, comme si c’était hier. Il vous hante.
Et pourtant, vous n’osez pas toujours appeler ça un choc. Vous comparez. Vous vous dites que d’autres ont vécu pire. Que ce n’était qu’une rupture, qu’un licenciement, qu’une mauvaise nouvelle. Et les autres vous le renvoient. Tu ne vas quand même pas en faire toute une histoire.
Et à force de l’entendre, vous finissez par le croire. Vous rangez votre souffrance dans un coin, vous n’en parlez plus, et vous restez seule avec un poids que personne ne comprend. Ni vous, ni eux.
Pourtant vous le savez, au fond. Tous les événements ne laissent pas les mêmes traces. Certains s’apaiseront en quelques semaines, d’autres demanderont un long chemin. Mais la souffrance que vous avez ressentie sur l’instant, elle, ne se classe pas. Elle ne se compare pas. Personne ne peut décider à votre place que ce que vous avez éprouvé comptait moins parce que, vu de l’extérieur, ça paraissait supportable.
Il n'y a pas de petit choc
Comparer votre douleur à celle des autres, c’est un piège. Ça ne la diminue pas, ça la fait taire. Et une douleur qui se tait ne disparaît pas. Elle s’enfonce.
La psychiatre Muriel Salmona spécialiste du psychotraumatisme, montre une chose essentielle : ce qui s’imprime en nous ne dépend pas de la gravité objective de l’événement. Cela dépend de la façon dont il vous a atteinte, vous, à ce moment précis de votre vie, avec les ressources dont vous disposiez à cet instant.
Autrement dit, votre choc n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être réel. Et il n’a besoin de la validation de personne.
Quand le corps prend les commandes
Votre tête, elle, peut minimiser. Chercher des excuses, relativiser, comparer. Votre corps, lui, ne sait pas faire semblant.
Il s’emballe, se tend, se dérègle, sans vous demander votre avis.
Le système nerveux en mode survie
Face à un choc, votre cerveau conscient (cortex), celui qui réfléchit et qui décide, n’est pas le premier à réagir. Loin de là. C’est une partie bien plus ancienne et bien plus rapide (l’amygdale) qui prend le dessus. Parce qu’elle gère la survie, celle-ci est prioritaire et déclenche l’alerte avant même que le cortex ait compris ce qui se passe. Elle ne réfléchit pas, elle agit. Elle mobilise, elle protège, et parfois elle fige.
Et cette alerte n’est pas que cérébrale. L’amygdale la transmet, par le système nerveux, à tout le corps : le cœur s’accélère, le souffle se bloque, les muscles se tendent, le ventre se noue. C’est pour cela que le psychiatre Bessel van der Kolk, l’un des plus grands spécialistes du sujet, a résumé toute son œuvre dans le titre d’un livre : le corps n’oublie rien. Il garde la trace du choc bien après que votre tête a cru tourner la page.
Donc non, vous ne « gérez pas mal ». Votre système nerveux fait exactement ce pour quoi il est conçu depuis des centaines de milliers d’années. Le problème, c’est qu’il ne sait pas encore que le danger immédiat est passé.
Ce que ça produit dans les jours qui suivent
Le danger est passé, mais votre corps, lui, ne le sait pas encore. Il reste en alerte, comme s’il fallait être prête à tout moment. Et cette alerte qui ne retombe pas finit par tout dérégler.
Le sommeil, d’abord. Vous vous couchez épuisée et vous fixez le plafond. Ou vous vous endormez et vous vous réveillez à trois heures, le cœur battant, sans raison. Le repos ne répare plus rien.
Le corps, lui, ne se détend jamais vraiment. Un bruit trop sec vous fait sursauter. Vos épaules, votre mâchoire, votre ventre restent noués, comme verrouillés.
Vous portez une tension que vous ne savez même plus relâcher.
Ce ne sont pas des coïncidences. Ce ne sont pas non plus des faiblesses. Ce sont des signaux. Votre corps vous dit, dans le seul langage qu’il connaît, qu’il porte quelque chose qui n’a pas encore pu se déposer.
Quand le souvenir reste à vif
Muriel Salmona décrit précisément pourquoi certains instants s’impriment en nous bien plus que d’autres.
Quand un événement nous submerge au point qu’on ne peut plus rien faire, ni réagir, ni fuir, ni même comprendre ce qui se passe, notre système se fige. C’est ce qu’on appelle la sidération. Comme si nous avions été traversés par quelque chose de trop grand. Et c’est précisément cette « absence », sur l’instant, qui empêche l’événement de se ranger ensuite comme un souvenir ordinaire.
Dans le cas d’un souvenir ordinaire, le cerveau analyse ce qui s’est passé, trie puis classe dans votre mémoire. Mais ce souvenir-là, lié au choc, n’a pas pu être traité. Il reste à vif, avec les images, les sensations, l’émotion d’origine, tout est fragmenté, mélangé. N’ayant pu être archivé comme les autres, il fait effraction dans votre présent au moindre rappel, intact, comme si cela se produisait à nouveau ici et maintenant. C’est ce qu’on appelle une mémoire traumatique.
C’est pour cela qu’un choc vécu dans la solitude, ou dans l’incapacité d’agir, ou qu’il a fallu encaisser sans broncher, laisse une empreinte si tenace. Ce n’est pas vous qui êtes « trop sensible ». C’est que vous n’avez pas pu réagir au moment où il aurait fallu pouvoir faire quelque chose.
Pourquoi vous ne vous reconnaissez plus
C’est peut-être le plus déroutant. Vous vous attendiez à souffrir, oui. Mais pas à devenir quelqu’un d’autre.
Vous vous surprenez à réagir d’une façon qui ne vous ressemble pas. Si posée d’habitude, vous explosez pour un verre mal rangé. Vous qui tranchiez si vite, vous voilà paralysée devant le moindre choix. Comme si vous n’étiez plus vraiment vous.
Il y a ces moments où vous vous sentez étrangement loin. Vous êtes physiquement là, dans une conversation, au travail, à table avec vos proches, et en même temps vous n’y êtes pas vraiment. Vous faites les gestes, vous donnez les bonnes réponses, mais comme une spectatrice. Comme si vous vous regardiez vivre de l’extérieur.
Et puis il y a tout ce qui vous échappe. Vous n’arrivez plus à vous concentrer, vous relisez trois fois la même ligne. Vous oubliez des choses simples. Ou vous ne ressentez plus rien, anesthésiée, là où avant vous auriez ri ou pleuré. Enfin, certaines se jettent sur la nourriture quand d’autres n’avalent plus rien.
Rien de tout cela n’est un changement de votre personnalité. C’est une réponse de survie. Quand le système reste en alerte, il cherche par tous les moyens à décharger la tension, ou à tout éteindre pour ne plus rien sentir. Ce que vous prenez pour une perte de contrôle est en réalité une tentative, maladroite, de tenir debout.
La plupart des événements difficiles finissent par s’apaiser. On encaisse, on pleure, on en parle et peu à peu on les digère. Mais parfois, l’un d’eux ne s’efface pas. Il reste là, intact, et continue de surgir au présent comme s’il était encore vivant, des mois, parfois des années après. Ce qu’il laisse alors derrière lui porte un nom : un traumatisme.
Comment traverser un choc émotionnel
Il y a une chose à comprendre avant tout : un choc n’a pas besoin qu’on le force à passer. Il a besoin d’être digéré.
C’est une différence essentielle. Forcer, c’est serrer les dents, s’occuper, refouler, « être forte ». C’est exactement ce que vous faites, sans doute, depuis le début. Et c’est précisément ce qui ne marche pas. Parce qu’on ne raisonne pas une mémoire traumatique. On ne la convainc pas de s’apaiser.
Ce souvenir resté à vif, il a besoin d’être retraité, pas réprimé. Et il existe une approche conçue exactement pour cela : l’EMDR, reconnue par l’Organisation mondiale de la santé depuis 2013 dans le traitement du stress post-traumatique. Elle a été pensée pour relancer ce travail que le cerveau n’a pas pu mener à son terme, pour que le souvenir se range enfin, à sa juste place, dans le passé. C’est l’outil le plus indiqué quand un choc émotionnel reste vivant quelque part, intact. Je l’ai récemment intégrée à ma pratique, et je vous explique en détail comment elle agit sur cette page consacrée à la thérapie EMDR.
Pour bien comprendre comment cet outil agit, rien de tel qu’un exemple concret issu de mon accompagnement.
Cette femme était venue au cabinet pour des angoisses professionnelles, paralysée par la peur de se tromper au moment de lancer sa nouvelle activité.
Pendant les séries de stimulations, les souvenirs ont commencé à défiler, sans qu’elle les appelle, comme le paysage derrière la vitre d’un train. Des bribes, des scènes sans rapport apparent. Et puis l’une d’elles est passée, plus forte que les autres. Une chambre. Le jour où elle avait accepté qu’on arrête les soins qui maintenaient un proche en vie. Le moment où elle avait dû dire oui parce que c’était ce qu’il fallait faire.
Bien sûr, cela semblait fou que tout cela vienne de là. Et pourtant. À la fin de la séance, quelque chose s’était déposé. Cette décision impossible, prise dans l’impuissance, s’était rejouée des années plus tard dans sa peur de décider.
C’est tout l’enjeu : le choc émotionnel, si souvent minimisé, se loge rarement là où on l’attend. Et quand on retrouve l’instant exact où il s’est figé, le cerveau peut enfin faire ce qu’il n’avait pas pu faire sur le moment : le ranger, et vous en libérer.
Selon ce que vous portez, l’EMDR ou l’hypnose humaniste, parfois les deux, permettent ce travail. L’hypnose explore un territoire intérieur plus large, l’EMDR cible un souvenir précis pour le désamorcer. Ce ne sont pas des techniques rivales, mais deux façons d’accompagner la même chose : un système qui a besoin de terminer ce qu’il a commencé.
Vous n'êtes pas cassée
Ce que vous vivez aujourd’hui n’est pas le signe que vous êtes en train de vous effondrer. Au contraire, c’est le signe que votre système nerveux fait, à sa manière, exactement son travail.
S’il s’emballe encore, s’il vous réveille la nuit, s’il rejoue la scène, ce n’est pas pour vous embêter. C’est qu’il est bloqué. Il tourne en boucle sur un souvenir qu’il n’a pas réussi à traiter, et il n’y arrive pas seul. Il a besoin qu’on l’aide à retrouver le chemin.
La vraie question n’est plus « comment retrouver ma vie d’avant ». Cette vie-là, vous le savez bien, ne sera plus jamais tout à fait la même. La vraie question, c’est comment aider votre cerveau à terminer ce qu’il n’a pu achever seul.
Pour que ce souvenir cesse de polluer votre présent. Pour que votre vie vous appartienne à nouveau.
« Quand nous ne sommes plus en mesure de changer une situation, nous sommes mis au défi de nous changer nous-mêmes. » — Viktor Frankl, Découvrir un sens à sa vie
Si quelque chose en vous est resté figé et continue de vous faire souffrir, que vous sachiez d’où ça vient ou non, et que vous êtes fatiguée de faire comme si, je serais heureuse de vous accompagner pour vous en libérer.
Mon cabinet est à Cavaillon, entre Luberon et Durance, à la frontière du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône.



